2020 - CICT-COCTI - 16e General Assembly

 

Beyrouth, Lebanon

2020

UNE PRATIQUE DE LA THÉOLOGIE EN CONTEXTE
FAIRE DE LA THÉOLOGIE DANS UN MONDE MARQUÉ PAR LA PLURALITÉ RELIGIEUSE

Chers collègues et amis,

Nous sommes heureux de vous inviter, au nom de la CICT-COCTI, à sa 16e Assemblée générale, qui aura lieu à Beyrouth, au Liban.

Tous les deux ans, l'Assemblée générale offre une opportunité unique aux doyens et à tous les enseignants engagés dans l'enseignement supérieur et dans la recherche théologiques, de se rencontrer et de discuter de sujets concernant leur responsabilité dans le développement de la formation théologique. Cette année, l’Assemblée offrira une occasion de discuter une question importante reliée à la formation théologique :

Dans sa Constitution apostolique Veritatis gaudium, le pape François observait que :

La théologie et la culture d’inspiration chrétienne ont été à la hauteur de leur mission quand elles ont su vivre de façon risquée et avec fidélité sur les frontières. « Les questions de notre peuple, ses peines, ses combats, ses rêves, ses luttes, ses préoccupations, possèdent une valeur herméneutique que nous ne pouvons ignorer si nous voulons prendre au sérieux le principe de l’Incarnation. Ses questions nous aident à nous interroger, ses interrogations nous interrogent. Tout cela nous aide à approfondir le mystère de la Parole de Dieu, Parole qui exige et demande à ce que l’on dialogue, que l’on entre en communion[1].

Nous voulons relever ce défi d’une pratique de la théologie en contexte et ne pas nous contenter de faire de la théologie, détachés des questions du monde contemporain[2].

Les éléments qui caractérisent les divers contextes où s’inscrivent nos pratiques théologiques sont nombreux : situation d’injustice en raison des écarts entre riches et pauvres, situation de fractures sociales en raison de guerres (civiles), situation de tensions sociales en raison des flux migratoires, situation de conflits à la suite de mouvements identitaires qui réagissent au pluralisme religieux, situation d’opposition entre le développement économique et le respect de la nature, etc. En somme, tous, nous sommes appelés à développer une pratique de la théologie dans un monde fracturé, marqué par des oppositions et des conflits entre divers groupes, situations souvent empreinte de violence. À un degré ou à un autre, cela caractérise le contexte dans lequel s’inscrit notre pratique de la théologie.

Ceci dit, le colloque qui accompagnera la prochaine assemblée générale de la COCTI de 2020 veut explorer un élément particulier de ce contexte : la pratique de la théologie dans un monde marqué par la diversité religieuse qui est souvent une conséquence des migrations qui caractérisent notre monde. Cette diversité religieuse, qui remet en question l’identité religieuse tranquille qui caractérise les situations de grande homogénéité religieuse, a parfois pour conséquence l’affirmation polémique de l’identité religieuse des personnes ou des groupes, parfois jusqu’à l’exclusion (violente) de ceux qui croient autrement. Elle conduit également à la rencontre, à l’accueil et à la découverte de l’autre et représente une occasion de construire ensemble, dans le respect des diversités, un vivre ensemble qui dépasse la simple tolérance et qui s’exprime dans la fraternité.

Ce contexte dans lequel s’inscrivent nos pratiques théologiques ne représentent pas seulement un décor extérieur dont nous nous extrayons au moment où nous entreprenons notre travail théologique. Cette situation de pluralité religieuse, d’éclatement et de diversification des croyances et des modes de croire ne reste pas à la porte des salles de cours ou sur le seuil de nos bureaux de travail. En effet, cette diversité des identités religieuses et des modes de croire, nous les retrouvons souvent dans nos classes qui ne sont pas des milieux protégés et homogènes, mais qui sont traversés également par la diversité des modes de croire, d’exprimer son identité religieuse, de se rapporter à ceux qui ne croient pas, etc. Souvent, la mobilité des personnes fait que nos classes sont des mondes et en expriment la diversité. L’expérience de la diversité religieuse marque aussi la vie quotidienne des étudiantes et des étudiants et elle fait désormais partie de notre vie.

Comment ces phénomènes (d’éclatement des croyances, de diversité religieuse et convictionnelle, d’affirmation intransigeante de son identité religieuse ou de rencontre interreligieuse) sont-ils pris en compte dans notre pratique de la théologie ? Voilà la question principale de notre prochaine Assemblée générale. En d’autres termes, comment cette diversité des postures croyantes et cette différenciation religieuse qui marque notre monde sont-elles assumées dans notre recherche et notre enseignement? Cette situation interroge-elle notre pratique de la théologie? Dans quelle mesure la modifie-t-elle? Comment cette pluralité des modes de croire, cet éclatement des croyances et ces modes variés d’expression des convictions religieuses nous conduit-elle à réviser et à convertir notre pratique de la théologie, non seulement dans ses thématiques, mais jusque dans sa méthode? Comment notre travail théologique est-il nourri et fécondé par cet univers de croyances éclatées et, surtout, par la rencontre interreligieuse qui l’accompagne? 

La diversité religieuse, qui accompagne souvent la mobilité des personnes et les migrations, peut-elle devenir un « lieu théologique en acte » pour les théologiens qui contemplent le devenir de notre monde où s’affirme un pluralisme religieux toujours plus marqué?

Dans cette perspective, le colloque qui accompagnera notre prochaine assemblée générale aborderait les questions de l’intégration, dans notre enseignement et notre recherche, de la pluralité religieuse, de la concurrence religieuse, de la rencontre interreligieuse et des modes divers de croire. On pourrait, à cet effet, avoir des présentations qui feraient état de cette prise en compte dans les diverses disciplines de la théologie : Écriture Sainte, théologie systématique (Trinité, christologie, ecclésiologie, anthropologie chrétienne), Éthique, théologie spirituelle, théologie pratique, etc. On pourrait avoir des communications sur la conversion méthodologique exigée par une telle situation. Enfin, des communications pourraient traiter de la révision des curricula exigée par une telle situation.

On pourrait concevoir, autour de ces axes, quelques exposés (20 minutes) et aussi des ateliers qui permettraient des partages d’expérience.

D’ici le colloque, on verrait à susciter, sur une base nationale et/ou régionale, des échanges sur ces questions, soit dans le cadre d’assemblées régionales de la COCTI/CICT, soit dans le cadre de sociétés de théologie, soit à travers un réseau virtuel d’échange entre nous.

Cette Assemblée générale est ouverte aux représentants des membres et associés de la CICT-COCTI, ainsi qu’aux responsables de tout autre établissement théologique partageant les objectifs de la CICT-COCTI.

Nous nous réjouissons à l’avance pour votre présence et votre participation.

 

Gilles Routhier,

Doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses, Université Laval, Québec

Président de la CICT-COCTI


Notes

[1] Vidéo-message au Congrès International de Théologie près l’Université Pontificale Catholique d’Argentine “Santa Maria de los Buenos Aires”, 1-3 septembre 2015, repris dans Veritatis gaudium 5.

[2] M.D. Chenu écrivait, déjà en 1937 : «il serait malencontreux de réduire [le donné à partir duquel travaille le théologien] à un lot de propositions, et à une liste de textes vénérables, car les ‘lieux’ du croyant et du théologien, c’est toute la vie positive de l’Église, ses mœurs et ses pensées, ses dévotions et ses sacrements, ses spiritualités, ses institutions, ses philosophies, selon l’ample catholicité de la foi, en épaisseur d’histoire et sur toute la surface des civilisations[2].» [M.-D. Chenu, Une École de théologie: le Saulchoir, Paris, Cerf, 19852, p. 134.] Il invitait les théologiens à avoir non seulement la tête enfouie dans les livres, mais à être également présent à son temps : Être présent à son temps, disions-nous. Nous y voici. Théologiquement parlant, c’est être présent au donné révélé dans la vie présente de l’Église et l’expérience actuelle de la chrétienté. Or la Tradition, c’est, dans la foi, la présence même de la révélation. Le théologien vit de cela : ses yeux sont grands ouverts sur la chrétienté en travail. Ainsi regardons-nous avec une sainte curiosité :

  • l’expansion missionnaire […]

  • le pluralisme des civilisations humaines […]

  • les grandeurs originales de l’Orient […]

  • l’émouvant et irrépressible appétit d’union […]

  • la fermentation sociale […]

  • et au milieu de tout cela, l’Église militante […]

Autant de «lieux» théologiques en acte, pour la doctrine de la grâce, de l’incarnation, de la rédemption… Mauvais théologiens, ceux qui, enfouis dans leurs in-folio et leurs disputes scolastiques, ne seraient pas ouverts à ces spectacles, non seulement dans la pieuse ferveur de leur cœur, mais formellement dans leur science : donné théologique en plein rendement, dans la présence de l’Esprit. (p. 142-143)